Votre quotidien en ligne a trouvé comme une école cette analyse postée sur la page Facebook de la Radio Ekar Fanantenana. Nous vous invitons de la découvrir aussi : 

1. Préalable méthodologique : couleur de peau et exégèse biblique

La Bible, tant dans l’Ancien que dans le Nouveau Testament, ne s’intéresse que très marginalement à la couleur de peau des individus qu’elle mentionne. Les catégories modernes de « Noir » et de « Blanc » sont anachroniques lorsqu’elles sont projetées sur l’Antiquité méditerranéenne. Les populations du Proche-Orient, d’Afrique du Nord et du bassin méditerranéen présentaient une grande diversité de teints, généralement décrits comme bruns à foncés, sans que cela ne constitue un critère identitaire ou théologique pertinent dans les textes bibliques.

D’un point de vue exégétique, l’absence de précision ethno‑raciale explicite ne signifie ni exclusion ni invisibilisation. Elle témoigne plutôt du fait que l’identité biblique est fondamentalement théologique, vocationnelle et relationnelle, non biologique.

2. L’Afrique et les origines du christianisme

Contrairement à une idée répandue héritée de l’histoire coloniale, le christianisme n’a pas été introduit pour la première fois en Afrique par l’Europe moderne. Les sources néotestamentaires et patristiques attestent que l’Afrique est présente dès les origines du christianisme, bien avant la traite négrière et la colonisation.

Dès le Ier siècle, l’Afrique du Nord (Égypte, Cyrénaïque, Nubie, Éthiopie) faisait partie intégrante du monde gréco‑romain et juif hellénisé. Alexandrie, en particulier, était l’un des plus grands centres intellectuels du monde antique. Le judaïsme africain y était ancien, structuré et influent, ce qui explique la réceptivité précoce du continent africain au message chrétien.

3. Les Africains témoins de la Pentecôte (Actes 2)

Le livre des Actes des Apôtres fournit un témoignage fondamental. Lors de la Pentecôte, événement fondateur de l’Église (Actes 2), Luc mentionne explicitement la présence d’Égyptiens et d’habitants de la Libye proche de Cyrène.

Ces régions correspondent à l’Afrique du Nord. Les personnes présentes sont décrites comme des témoins oculaires de l’effusion de l’Esprit Saint et comme des destinataires directs de la prédication apostolique. Il ne s’agit donc pas d’un christianisme ultérieurement importé, mais d’une réception immédiate et autochtone du kérygme chrétien sur le sol africain.

4. Siméon appelé Niger (Actes 13,1) : analyse exégétique

4.1. Le texte biblique

« Il y avait dans l’Église d’Antioche des prophètes et des docteurs : Barnabas, Siméon appelé Niger, Lucius de Cyrène, Manaën, qui avait été élevé avec Hérode le tétrarque, et Saul » (Actes 13,1). Ce verset est capital pour comprendre la diversité ethno‑culturelle de l’Église primitive.

4.2. Signification du terme Niger

Le surnom Niger est un terme latin signifiant littéralement « noir ». Dans l’Antiquité romaine, il pouvait désigner un teint foncé, une origine africaine, ou les deux à la fois. Les cognomina descriptifs étant fréquents dans les sources antiques, il est peu plausible qu’un tel surnom soit purement symbolique ou fortuit.

4.3. Origine et statut de Siméon Niger

Siméon est un nom juif conservé sous une forme archaïque. L’association d’un prénom juif et d’un surnom latin suggère un Juif romanisé, probablement issu de la diaspora. Plusieurs exégètes ont proposé une identification possible (non certaine mais plausible) entre Siméon appelé Niger et Simon de Cyrène (Marc 15,21). Sans l’affirmer dogmatiquement, la présence explicite de Lucius de Cyrène dans le même cercle d’Antioche renforce la probabilité d’un lien africain.

5. Le noyau africain de l’Église d’Antioche

L’Église d’Antioche joue un rôle décisif dans l’histoire chrétienne : c’est là que les disciples furent appelés « chrétiens » pour la première fois (Actes 11,26) et que naquit la première grande mission vers les nations.

Comme l’a souligné Thomas C. Oden, Marc, Lucius de Cyrène et Siméon le Noir étaient réunis à Antioche, priant et jeûnant, participant à l’œuvre missionnaire de l’Esprit avant même l’entrée en scène de Paul. Actes 13,3 précise que ce sont ces prophètes et docteurs qui imposèrent les mains à Paul et Barnabas, les envoyant en mission. L’Afrique ne fut donc pas seulement destinataire de l’Évangile, mais actrice de sa diffusion.

LA CONTRIBUTION DES PÈRES AFRICAINS À L’ÉGLISE PRIMITIVE

Continuité apostolique, autorité doctrinale et enracinement africain du christianisme

6. L’Afrique, berceau patristique du christianisme ancien

Loin d’être périphérique, l’Afrique fut l’un des principaux foyers intellectuels, théologiques et ecclésiaux du christianisme ancien. Entre le IIᵉ et le Vᵉ siècle, l’Afrique du Nord produisit un nombre exceptionnel de penseurs chrétiens majeurs, dont l’influence s’étendit à l’ensemble de l’Église universelle. Alexandrie, Carthage et Hippone furent des centres théologiques de premier plan, comparables — et parfois supérieurs — à Rome et Antioche sur le plan doctrinal.

7. Clément d’Alexandrie : universalité de la foi et pédagogie divine

Clément d’Alexandrie fut l’un des premiers théologiens systématiques du christianisme. Dans le Protreptique et les Stromates, il développe une vision profondément universaliste de la foi chrétienne : « Le Logos est le pédagogue de toute l’humanité, Grecs comme Barbares » (Stromates, I, 5). Alexandrie devient ainsi un lieu de synthèse entre judaïsme, hellénisme et foi chrétienne.

8. Origène : exégèse biblique et héritage africain

Origène, disciple de Clément, est considéré comme le plus grand exégète de l’Antiquité chrétienne. Son œuvre a façonné durablement la lecture de l’Écriture. Il insiste sur le dépassement des particularismes charnels au profit d’une anthropologie théologique centrée sur la transformation spirituelle.

9. Tertullien de Carthage : latin chrétien et autorité africaine

Tertullien, juriste africain de Carthage, est le père du latin chrétien. Il forge un vocabulaire théologique décisif (Trinitas, substantia, persona) et affirme l’universalité ecclésiale : « Le sang des martyrs est semence de chrétiens » (Apologeticum, 50).

10. Cyprien de Carthage : ecclésiologie et unité de l’Église

Cyprien développe une ecclésiologie structurante : « On ne peut avoir Dieu pour Père si l’on n’a pas l’Église pour mère » (De catholicae ecclesiae unitate, 6). L’Afrique dialogue alors d’égal à égal avec Rome.

11. Augustin d’Hippone : sommet de la pensée chrétienne antique

Originaire de Thagaste, Augustin représente l’aboutissement du génie théologique africain. Il insiste sur l’unité de l’humanité en Adam et dans le Christ : « Tous les hommes forment une seule masse, appelée à être recréée dans le Christ » (La Cité de Dieu, XVI).

En résumé, l’intégration des données néotestamentaires et patristiques confirme que le christianisme est enraciné en Afrique dès ses origines. Les Africains furent théologiens, exégètes, évêques et missionnaires, et non de simples convertis tardifs. Toute lecture racialiste ou coloniale de la Bible est historiquement et théologiquement erronée. Parler d’un christianisme « importé » en Afrique revient à effacer une part essentielle de la mémoire ecclésiale universelle.

Via Radio Ekar Fanantenana