Une religion reconnue mais un rite interdit : c’est tout le paradoxe auquel la Haute Cour du Kenya doit répondre ce 15 juillet 2026. Les juges doivent dire si les adeptes du mouvement rastafari peuvent bénéficier d’une exemption religieuse leur permettant d’utiliser le cannabis dans le cadre de leur culte. Une décision qui pourrait redéfinir les contours de la liberté religieuse dans le pays.

Des membres de la Rastafari Society of Kenya (RSK) assistant à une audience au cours de laquelle est rendue la décision concernant leur requête adressée au gouvernement kényan visant à dépénaliser le cannabis à des fins sacrées et médicales, au tribunal de Milimani à Nairobi, le 18 novembre 2025.

Des membres de la Rastafari Society of Kenya (RSK) assistant à une audience au cours de laquelle est rendue la décision concernant leur requête adressée au gouvernement kényan visant à dépénaliser le cannabis à des fins sacrées et médicales, au tribunal de Milimani à Nairobi, le 18 novembre 2025.

Au Kenya, posséder du cannabis peut valoir jusqu’à 10 ans de prison. Pour les rastafaris, cette interdiction revient pourtant à criminaliser l’un des principaux rites de leur religion.

La Rastafari Society of Kenya ne demande pas une légalisation générale du cannabis. Elle réclame une dérogation pour ses fidèles, estimant que la Constitution protège leur liberté de culte au même titre que celle des autres religions.

« Si les autres religions sont autorisées à pratiquer leur culte comme elles l’entendent et que leurs pratiques sont respectées, alors les rastafaris doivent eux aussi être respectés », résume Duncan Okatch, avocat à la Haute Cour du Kenya.

Selon lui, tout l’argument juridique repose sur la nature même du cannabis dans la foi rastafari : « Pour eux, le cannabis est sacré. C’est un peu comme la communion dans la religion catholique. Cette pratique favorise la méditation et la réflexion spirituelle. Elle devrait donc être protégée. »

Les requérants s’appuient notamment sur la Constitution de 2010, qui garantit la liberté de religion et interdit les discriminations fondées sur les croyances. Ils invoquent également la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples ainsi que la Déclaration universelle des droits de l’homme. Dans leur requête, ils assurent ne pas demander un nouveau droit, mais simplement que « les droits que la Constitution garantit déjà à toutes les religions s’appliquent aussi à eux ».

« L’herbe sacrée »

Cette bataille judiciaire ne date pas d’hier. En 2019, la Haute Cour avait déjà donné raison à une famille rastafari après l’exclusion d’une élève portant des dreadlocks. Le tribunal avait jugé que cette décision portait atteinte à sa liberté de religion, reconnaissant ainsi le rastafarisme comme une religion protégée par la Constitution kényane.

Né en Jamaïque dans les années 1930 autour de la figure de l’empereur éthiopien Haïlé Sélassié, considéré par ses fidèles comme le Messie ou une manifestation de Dieu, le rastafarisme s’est progressivement implanté en Afrique de l’Est.

Au Kenya, ses adeptes disent subir une double stigmatisation : pour leurs dreadlocks, mais aussi pour leur consommation de cannabis, qu’ils considèrent comme une « herbe sacrée » favorisant la méditation et la communion avec Dieu.

En face, les autorités défendent une tout autre lecture. La National Authority for the Campaign Against Alcohol and Drug Abuse (NACADA) refuse toute exemption religieuse, estimant que le cannabis reste un stupéfiant présentant des risques pour la santé publique et que le Kenya est tenu de respecter ses engagements internationaux en matière de lutte contre les drogues.

La Haute Cour devra donc arbitrer entre deux principes protégés par le droit : la liberté de religion d’un côté, la protection de la santé publique de l’autre. Une décision qui pourrait faire jurisprudence pour d’autres demandes d’exemptions religieuses.

Des rastafariens ayant entonné des chants méditatifs accompagnés de percussions nyabinghi dans une communauté rastafarienne de Nairobi, le 4 juillet 2026.

Des rastafariens ayant entonné des chants méditatifs accompagnés de percussions nyabinghi dans une communauté rastafarienne de Nairobi, le 4 juillet 2026.

Au-delà du cannabis, cette affaire pose une question plus large : jusqu’où un État peut-il protéger la liberté religieuse ?

Pour Yvan Droz, professeur d’anthropologie sociale à l’Institut de hautes études internationales et du développement (Genève), cette affaire intervient dans un contexte particulièrement sensible. « Il y a une liberté religieuse très importante, avec des mouvements qui peuvent paraître très exotiques », observe-t-il. Mais cette ouverture a aussi révélé ses limites, notamment après le drame de Shakahola, où des centaines d’adeptes d’une secte sont morts en 2023. Depuis, poursuit le chercheur, les autorités peinent à « déterminer ce qui relève d’une religion et ce qui relève d’une secte, avec toutes les dérives que cela peut entraîner ».

Une décision favorable aux rastafaris pourrait également créer un précédent. « C’est un joli coup juridique », estime Yvan Droz, non sans une pointe d’ironie : « Je crains que, dans ce cas-là, on assiste à une vague de conversions au rastafarisme. »

Reste désormais à savoir où la Haute Cour choisira de placer le curseur entre liberté religieuse et santé publique. Sa décision pourrait faire jurisprudence au Kenya et nourrir, bien au-delà du pays, le débat sur la protection des minorités religieuses face à d’autres impératifs d’intérêt général.

Via Rfi