Alors que la République démocratique du Congo cherche une sortie de crise par un dialogue national, un nom refait surface dans l’ombre des tractations : Alpha Condé, l’ancien président guinéen qui a brisé le verrou constitutionnel pour s’offrir un troisième mandat avant d’être renversé par un coup d’État. Le voilà désormais présenté comme « médiateur discret » dans un pays où la question du troisième mandat alimente, ironie du sort, une profonde tension politique.
Selon plusieurs médias, l’ex-président Alpha Condé joue un rôle discret mais réel dans la préparation du futur dialogue national en RDC, en lien avec le président Félix Tshisekedi, certains chefs d’État de la région et des responsables religieux congolais. RFI est citée par des organes de presse guinéens comme affirmant que l’ancien chef de l’État a pris part à des échanges ayant abouti à l’annonce de ce dialogue, même s’il n’apparaît sur aucune photo officielle et préfère agir loin des caméras. Dans ce ballet diplomatique feutré, son nom circule dans les couloirs du pouvoir, évoqué comme celui d’un « facilitateur » à la fois disponible et expérimenté.
Les mêmes sources laissent entendre que son implication ne date pas des derniers jours mais remonterait au moins au début du mois de juillet, avec une présence remarquée à Brazzaville lors d’une visite de travail de Félix Tshisekedi. Des témoins rapportent que l’ancien président guinéen aurait multiplié les entretiens informels, se glissant dans les interstices du protocole officiel pour offrir ses « conseils » et son carnet d’adresses. Pour certains proches du pouvoir congolais, Alpha Condé serait même devenu un « interlocuteur de confiance » du président Tshisekedi, capable de parler le langage des chefs d’État et celui des oppositions qu’il a longtemps côtoyées.
Ce rôle de facilitateur diplomatique tranche pourtant avec l’image laissée par Alpha Condé dans son propre pays. En Guinée, l’ancien opposant historique a profondément fracturé la société en imposant une réforme constitutionnelle taillée sur mesure pour lui permettre de briguer un troisième mandat, en dépit de manifestations massives et d’un lourd bilan humain. Les contestations, réprimées dans le sang, ont endeuillé des familles et creusé un fossé durable entre le pouvoir et une large frange de la population. Ce bras de fer avec la rue et une partie de la classe politique a ouvert la voie au putsch militaire du 5 septembre 2021, qui l’a brutalement écarté du pouvoir et refermé, du moins officiellement, la parenthèse du troisième mandat.
Ironie du calendrier politique : en RDC, le débat qui agite aujourd’hui les acteurs politiques et les confessions religieuses porte précisément sur une révision constitutionnelle susceptible d’ouvrir la voie à un nouveau mandat pour Félix Tshisekedi. Autrement dit, l’homme qui a forcé la porte d’un troisième mandat en Guinée se retrouve au cœur d’un processus où le spectre du « mandat de trop » hante déjà la scène congolaise. Cette similitude de scénarios nourrit une impression de déjà-vu inquiétante : les arguments brandis hier à Conakry pour justifier la « refondation » constitutionnelle réapparaissent, à peine maquillés, sous d’autres latitudes.
Dans ces conditions, la question de la légitimité morale et politique d’Alpha Condé en tant que médiateur ne peut être esquivée. Certes, l’Afrique a pris l’habitude de recycler ses anciens chefs d’État en « sages » et en « facilitateurs », à l’image de ces ex-présidents mandatés par les organisations régionales pour éteindre les incendies institutionnels qu’ils avaient parfois eux-mêmes allumés chez eux. L’argument de l’« expérience » est brandi à chaque crise, comme si le simple passage par le sommet de l’État suffisait à conférer une expertise en matière de paix et de démocratie. Mais dans le cas d’Alpha Condé, le contraste entre le discours de médiation et le bilan de son dernier mandat en Guinée est trop flagrant pour ne pas susciter un malaise profond.
Pour les familles des victimes des manifestations contre le troisième mandat à Conakry, voir l’ancien président recyclé en artisan de paix à Kinshasa ressemble à une gifle symbolique. Les blessures sont encore ouvertes, les deuils inachevés, les promesses de justice non tenues. Comment un dirigeant qui n’a jamais assumé politiquement les conséquences de sa dérive autoritaire peut-il s’ériger en garant du dialogue et de la stabilité institutionnelle dans un autre pays ? La question n’est pas seulement juridique ou politique, elle est aussi éthique. Elle résonne dans l’opinion guinéenne comme dans une partie de la diaspora, et s’invite discrètement dans les conversations des militants pro-démocratie en Afrique de l’Ouest.
Derrière cette médiation se joue aussi une évidente bataille d’image. Exilé, marginalisé sur la scène politique guinéenne, Alpha Condé a tout intérêt à se repositionner sur le terrain de la diplomatie régionale, là où la mémoire des opinions nationales est souvent moins pesante que le jeu d’influences entre capitales. Un rôle de médiateur en RDC lui offre l’occasion de se présenter, non plus comme l’homme du troisième mandat, mais comme un « homme d’État panafricaniste » qui met son expérience au service de la paix. L’étiquette de médiateur agit alors comme un vernis, une tentative de blanchiment politique par la diplomatie.
Pour une partie de l’opinion en Afrique de l’Ouest, la scène prête toutefois davantage au sarcasme qu’à l’admiration. Voir un acteur majeur d’une crise constitutionnelle se poser en arbitre d’une autre crise, aux contours étonnamment similaires, alimente le sentiment d’un continent où l’impunité politique demeure la règle et où les trajectoires des dirigeants échappent trop souvent à la reddition des comptes. Tant que les artisans du troisième mandat continueront à être recyclés en « sages » plutôt qu’interrogés sur leurs responsabilités, le doute s’impose sur la sincérité de leurs engagements.
Au fond, la question qui plane au-dessus de cette séquence est moins diplomatique que symbolique : que dit de nos démocraties le fait de confier la prévention du « mandat de trop » à celui qui, hier encore, en était le principal promoteur ? En Afrique, le ridicule ne tue peut-être pas. Mais à force de jouer avec la mémoire des peuples et de travestir les rôles, il finit toujours par rattraper ceux qui croient pouvoir réécrire leur propre histoire à coups de médiations discrètes et de diplomatie parallèle.
A-Tchol pour Billetdujour.com






































