Le Ministère de la Modernisation de l’Administration annonce la radiation de 6 678 agents après l’activation d’un système automatisé de gestion des statuts et positions administratives. Motifs officiels : abandons de poste, absences prolongées, décès non déclarés et autres « situations incompatibles ». Présentée comme une étape de la « refondation de l’État » portée par le président Mamadi Doumbouya et conduite par le ministre François Bourouno, l’opération vise à assainir les listes, maîtriser la masse salariale et rétablir l’équité entre agents en service et agents absents.

Pourtant, ce nouvel épisode s’inscrit dans une succession d’« toilettages » qui se répètent sous plusieurs régimes Alpha Condé, la transition, puis l’administration actuelle et donne l’impression d’un rituel sans fin plutôt que d’une réforme achevée. Plusieurs raisons expliquent pourquoi ce phénomène perdure. D’abord, l’absence d’un registre national unique et d’un Système d’Information des Ressources Humaines (SIRH) pleinement institutionnalisé transforme chaque gouvernement en exécuteur d’un rattrapage ponctuel : on « nettoie » les listes quand un nouveau système révèle des anomalies, mais sans construire les garanties structurelles pour que la situation ne se reproduise.

Ensuite, le manque de transparence sur les critères et procédures accrédite les suspicions. Le communiqué reste vague sur les « autres situations incompatibles », les seuils retenus, et les voies de recours ouvertes aux agents concernés. Sans mécanismes d’audition indépendants et de possibilité de régularisation, les opérations automatisées risquent d’engendrer des erreurs (homonymies, mauvais rattachements, données non mises à jour) et des licenciements injustifiés. Ces erreurs alimentent les contestations judiciaires et sociales et donnent matière aux accusations de purges ciblées.

Par ailleurs, l’approche purement répressive supprimer des noms et réduire la masse salariale néglige les dimensions sociales et institutionnelles. Il n’est pas fait mention de mesures d’accompagnement : reclassement, indemnités, programmes de formation ou filets sociaux pour les familles touchées. Le résultat est mécanique : économies budgétaires à court terme, coûts humains et tensions locales à moyen terme. Les syndicats et les populations locales peuvent percevoir ces opérations comme des attaques contre des revenus essentiels, accentuant la défiance envers l’État.

Enfin, la répétition des toilettages révèle un problème de gouvernance plus profond : l’absence d’un dispositif permanent et indépendant d’audit et de contrôle des ressources humaines. Tant que les vérifications resteront ponctuelles et pilotées politiquement, chaque nouveau système technologique offrira la tentation d’un grand « nettoyage » médiatisé, sans qu’une culture administrative de gestion continue et transparente ne s’installe.

Pour que le toilettage cesse d’être cyclique et devienne une réforme durable, plusieurs conditions sont nécessaires : publication des données détaillées (répartition par ministère, catégorie, région), définition claire et publique des critères juridiques, mise en place d’un mécanisme d’appel indépendant et d’une commission d’examen, et dispositifs d’accompagnement pour les cas régularisables. Il faut aussi ouvrir le SIRH à des audits externes (technique et juridique) pour garantir l’intégrité des fichiers et protéger contre les erreurs et manipulations.

En l’état, le licenciement de 6 678 agents peut réduire la masse salariale immédiatement, mais sans transparence, garanties procédurales et mesures sociales, il alimente le cycle : chaque gouvernement remettra le couvert quand un nouvel outil révélera des anomalies. Le « toilettage » continuera de se mordre la queue tant que l’on ne passe pas d’opérations ponctuelles à une réforme institutionnelle durable.

A-Tchol pour Billetdujour.com