En Guinée, les accidents de la route ne sont plus de simples faits divers : c’est un phénomène structurel qui tue par centaines chaque année, tandis que les réponses gouvernementales se limitent trop souvent à des communiqués et à des promesses.
Les chiffres officiels donnent le vertige. En 2025, l’Agence guinéenne de la sécurité routière (AGUISER) a recensé 3 305 accidents, soit une hausse de 33,5% par rapport à 2024, faisant 528 morts et plus de 1 500 blessés. Sur la seule période 2020–2025, le pays a enregistré en moyenne 2 069 accidents par an, pour plus de 3 191 décès et des milliers de blessés graves, dont de nombreux jeunes et enfants.
Récemment encore, 22 morts en dix jours sur la RN1 ont ému l’opinion, après un accident impliquant un camion-citerne et un minibus à Kolenté (Kindia). À chaque drame, le même scénario : indignation, communiqués, puis retour au statu quo jusqu’à la prochaine hécatombe.
Les autorités et les rapports pointent plusieurs facteurs, qui s’additionnent dangereusement :
Excès de vitesse et conduite imprudente : identifiés comme premières causes d’accidents.
Non-respect du Code de la route : dépassements dangereux, non-priorité, non-respect des feux et signalisations.
État des véhicules et surcharge : vétusté mécanique, contrôles techniques insuffisants, surcharge des taxis-brousse et camions.
Faiblesses des infrastructures : chaussées dégradées, marquages mal faits ou effacés, absence de glissières et d’éclairage sur certains tronçons.
Vulnérabilité des deux-roues : motos et tricycles, souvent sans casque, impliqués dans près de 70% des accidents, avec 60% des traumatismes routiers.
Le ministre des Transports, Ousmane Gaoual Diallo, reconnaît lui-même que ces accidents résultent de comportements irresponsables et d’un non-respect massif du Code, tout en évoquant la vétusté des véhicules.
Il est difficile de nier la part de la mentalité et du manque d’attention des usagers :
Vitesse excessive par “culture de la rapidité” et de la rentabilité (taximen, transporteurs).
Indiscipline routière banalisée : feux grillés, priorités ignorées, stationnements anarchiques.
Faible port du casque et ceinture, même quand la loi l’exige.
Mais réduire le problème à la seule “mentalité” revient à dédouaner l’État de ses responsabilités. La discipline ne se décrète pas ; elle s’obtient par un mélange de contrôle, sanction, éducation et infrastructures adaptées.
Ce que fait (ou dit) l’État
Publication régulière de bilans alarmants par l’AGUISER et le ministère des Transports.
Annonces de durcissement des mesures : interdiction de la circulation nocturne des gros porteurs, renforcement des contrôles, sensibilisation accrue.
Promesses de réforme du permis, de meilleure formation et de campagnes de sensibilisation.
Ce qui manque cruellement
Application effective et visible des sanctions : le Code de la route prévoit suspensions de permis, amendes, voire peines de prison, mais les usagers ont le sentiment que ces textes restent théoriques.
Contrôles routiers systématiques et dissuasifs : les points de contrôle existent, mais sont souvent perçus comme irréguliers, parfois source de tracasseries plutôt que de prévention réelle.
Investissements massifs dans l’entretien des routes : certaines routes réhabilitées présentent déjà des défauts de conception ou d’entretien (marquages mal placés, absence de dispositifs de sécurité).
Politique claire sur les deux-roues : alors que motos et tricycles sont au cœur de l’hécatombe, il n’y a pas encore de stratégie globale (formation obligatoire, équipement, régulation du parc, sanctions ciblées).
Résultat : malgré l’ampleur du drame, beaucoup ont l’impression que le gouvernement se limite à des communiqués après chaque accident, sans initiative forte et durable pour contraindre les usagers au respect des règles.
La vérité est probablement dans une responsabilité partagée, mais inégale :
Usagers : leur imprudence, leur vitesse et leur indiscipline tuent directement. Nul ne peut nier cette part.
État : c’est lui qui fixe les règles, construit et entretient les routes, organise les contrôles, applique les sanctions et mène la pédagogie sur la durée. Quand, malgré des bilans catastrophiques, les mesures restent timides et peu visibles, sa responsabilité devient prépondérante.
En d’autres termes : on ne peut pas demander aux usagers d’être “responsables” dans un système où l’impunité est la norme et où les infrastructures et contrôles sont insuffisants.
Si la Guinée veut réellement enrayer ce fléau, il faudra :
Passer des communiqués aux actes : contrôles réguliers, sanctions effectives et médiatisées (retrait de permis, amendes réelles, poursuites).
Investir dans l’entretien et la sécurisation des routes : marquages conformes, glissières, éclairage, voies dédiées là où c’est possible.
Lancer une campagne nationale de changement de mentalité, ciblant écoles, entreprises de transport, motards, avec des messages forts et répétés.
Mettre en place une politique spécifique pour les deux-roues : formation, équipement obligatoire, régulation du parc, sanctions pour les infractions graves.
Tant que l’État continuera de gérer les accidents de la route comme une crise ponctuelle et non comme un enjeu de santé publique et de développement, les routes guinéennes resteront des cimetières à ciel ouvert.
A-Tchol pour Billetdujour.com




































