Chaque matin, la toile s’éclaire d’un nouveau fait divers, encore un meurtre, encore une famille détruite, encore ce saisissement collectif qui dure quelques heures avant que l’indignation ne retombe. Ôter la vie est devenu pour certains un geste presque détaché, un réflexe de règlement de compte, un moyen de régler un différend, un outil d’extorsion ou d’affirmation de pouvoir. Et pourtant, ces mêmes auteurs de violences s’affichent parfois comme des fidèles zélés : mosquées pleines, églises bondées, prières publiques, rites visibles. Ce contraste ne choque plus comme il le devrait. Il interroge l’âme d’une nation.

La première contradiction est morale : la foi, quelle qu’elle soit, enseigne le respect de la vie, la compassion, la maîtrise de soi. La pratique religieuse ne se limite pas au spectacle du dimanche ou de la grande prière, les vendredis ; elle est engagement quotidien. Or, lorsque la religion est déconnectée de l’éthique, elle devient décor. Beaucoup confondent observance rituelle et vertu intérieure. Cette dissonance permet à des discours de haine, à la banalisation de la violence et à l’impunité de prospérer.

La seconde contradiction est sociale et politique. Les homicides répétés ne naissent pas dans le vide : ils s’alimentent d’inégalités criantes, d’exclusion économique, de chômage des jeunes, d’un accès limité à la justice et d’une confiance érodée dans les institutions. Là où l’État est absent ou perçu comme prédateur, d’autres logiques prennent le relais, bandes, milices, réseaux mafieux, règlements de comptes. La foi ne suffit pas à combler ces vides structurels si elle ne s’accompagne pas d’action communautaire et d’exigence civique.

Quel enseignement en tirer ? D’abord, que la ritualisation de la foi sans introspection morale est dangereuse. Les leaders religieux et communautaires ont une responsabilité morale et civique : dénoncer clairement la violence, ne pas la relativiser, ne pas sanctifier les coupables en les couvrant par des prières publiques sans reconnaissance du tort causé et sans réparation. Ensuite, il faut reconnaître que la prévention des homicides exige une approche globale : sécurité, justice, éducation civique, et filets sociaux. La répression seule ne suffit pas ; l’impunité, elle, alimente les récidives.

Quel chemin prendre pour diminuer ces assassinats ?

Renforcer l’État de droit : garantir des enquêtes indépendantes, accélérer les procès, assurer des peines dissuasives quand la culpabilité est établie, et protéger les témoins. La justice crédible réduit l’attrait de la vengeance privée.

Réformer la police et la sécurité locale : professionnaliser, lutter contre la corruption, rapprocher la police des quartiers, créer des unités de médiation pour désamorcer les conflits avant qu’ils ne dégénèrent.

Mobiliser les acteurs religieux : protocoles publics anti-violence, programmes de réconciliation, prise de parole régulière contre les meurtres, accompagnement des familles des victimes. Les mosquées et églises peuvent devenir des lieux de prévention et d’accompagnement, pas seulement de consolation.

Investir dans la jeunesse : formation professionnelle, emplois, soutien psychosocial, programmes sportifs et culturels pour canaliser l’énergie et offrir des perspectives. Un jeune qui a de l’espoir tue moins par désespoir.

Promouvoir l’éducation civique et la résolution non violente des conflits dès l’école primaire : apprentissage des valeurs citoyennes, gestion des émotions, et culture du dialogue.

Renforcer la protection des victimes et des groupes vulnérables : refuges, cellules d’écoute, accès rapide à la justice et aux services sociaux.

Favoriser la participation citoyenne : comités de quartiers, cellules de veille, plateformes de signalement, et transparence sur les actions prises. La société civile doit garder la pression sur les autorités.

Luttes contre les causes structurelles : réduction des inégalités, régulation des ressources, et programmes ciblés pour les zones à risques (quartiers, zones rurales isolées).

La violence n’est pas un mystère métaphysique ; c’est un symptôme social. La foi, lorsqu’elle est vécue comme force morale, peut être un puissant levier contre l’assassinat. Mais elle doit se conjuguer avec des institutions fortes et des politiques publiques claires. Il revient aux responsables politiques, aux leaders religieux, aux organisations communautaires et aux citoyens d’agir de concert. Il n’y a pas d’alternative : soit nous laissons la banalisation de la mort gagner du terrain, soit nous posons les jalons d’une société où la vie redevient sacré dans les paroles comme dans les actes.

Serons-nous capables de refuser collectivement cette mortification quotidienne ? Le défi est immense, mais il commence par des gestes simples : nommer les coupables, soutenir les victimes, instruire nos jeunes dans le respect de l’autre, et exiger que la foi produise des actes et non seulement des prières.

A-Tchol pour Billetdujour.com